La vie selon les Coen : absurde, violente, mais pas dénuée d’une certaine ironie, celle que l’on nomme l’ironie du sort. Le destin quoi. Pas le Destin, la fatalité divine, mais celle de tranches de vie tout ce qu’il y a de plus humaines. Des tranches bien saignantes de vies pleines de folie et de violence. Car tel est le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. C’est sûr, il n’est pas fait pour les vieux hommes. Plus maintenant. « No country for old men », concerne directement le shérif Ed Tom Bell (Tommy Lee Jones), personnage plutôt secondaire dans notre intrigue: c’est un homme de loi en retrait, au propre comme au figuré. Dépassé par les événements, « trop vieux pour ces conneries », comme on dit. Conneries débutant du fait d’un dénommé Lewelyn (Josh Brolin), cow-boy naïf, qui découvre en plein désert un deal de drogue qui a mal tourné. Il y prend tout naturellement la mallette d’argent abandonnée. Il l’a trouvée, elle est à lui, tout simplement. S’il avait su quel ange de la mort on allait lancer à ses trousses, il y aurait peut être réfléchi à deux fois. Tout au long de son périple, depuis ses étendues sauvages natales jusqu’à diverses villes poussiéreuses des deux côtés de la frontière, le tueur Anton Chigurh (Javier Bardem, royal) va le traquer sans répit. Une fois n’est pas coutume, c’est le méchant qui a ici le rôle le plus réussi, le plus séduisant. Les frères Cohen sont très doués avec ce genre de personnage : on se souvient des méchants de O’Brother, Fargo ou The Big Lebowski. Chigurh est sûrement le plus dangereux et effrayant de tous. Sorte de figure de la mort implacable, impassible, indestructible, il est le Cavalier de l’Apocalypse de l’intrigue, soucieux de « ne pas contredire le destin », exécutant tous ceux qui se trouvent sur son chemin. Comme si c’était l’unique chose à accomplir, une sorte de mission divine. Armé de son étrange pistolet d’abattoir, il sème derrière lui moult cadavres au cours des deux heures du métrage, laissant le shérif Bell ramasser les morceaux d’un air résigné. Tommy Lee Jones campe ici une sorte de pendant négatif de son personnage volontaire et passionné de son « Trois Enterrements », comme le film tout entier d’ailleurs. Là où « Trois Enterrements » parlait de justice et de rédemption, « No Country for Old Men » ne parle que de chaos et de résignation. Face au monde, face au destin et à la mort ; face à Anton Chigurh, en somme. Au milieu, le brave Lewelyn cavale tant bien que mal pour échapper à son destin, pour pouvoir payer la belle vie à sa ptite femme Carla Jean (Kelly Mc Donald). Chronique d’une époque, métaphore d’un monde devenu fou, d’une violence omniprésente, exagérée, non-sensique, mais devant laquelle chaque participant de cette chasse à l’homme, jeune comme vieux, se plie comme s’agissant d’une règle naturelle… seule la petite Carla Jean s’y opposera dans un beau passage final. En résumé, beaucoup de maîtrise, de sobriété, une galerie de personnages tous très convaincants, quelques savoureuses fulgurances décalées, de l’humour noir : voilà les ingrédients du film le plus sombre et le plus violent de la filmographie des deux frangins. Un certain classicisme didactique, certes efficace, et quelques longueurs, bien qu’elles soient elles aussi inhérentes et en accord avec l’atmosphère et la nature de notre histoire, empêchent « No Country for Old Men » d’être un chef d’œuvre, mais il reste le candidat le plus légitime à priori pour les Oscars, pour lesquels il a reçu huit nominations.
Voici donc une nouvelle histoire de violence contée par David Cronenberg. Le Canadien nous avait il est vrai davantage habitué à des films fantastiques, profonds, intenses, psychologiquement riches, choquants, où le corps a une place centrale. Instrument de plaisir/douleur (Crash, Le Festin Nu), assimilé à un objet ou un outil (La Mouche, Scanners, Existenz), il est un sujet d’étude inépuisable pour le réalisateur. Se tourner vers le film noir avec A History of Violence et aujourd’hui avec Les Promesses de l’Ombre a surpris nombre de fans. Mais ce sont tous deux de franches réussites… et l’imaginaire de Cronenberg y est toujours présent. On retrouve à nouveau Viggo Mortensen dans le rôle titre, celui d’un gangster russe, Nikolai Luzhin, chaperon de Kirill (Vincent Cassel, bravo pour le jeu en anglais avec l’accent russe !), jeune chien fou et fils de Semyon (Armin Mueller-Stahl), paisible patron de restaurant qui n’est autre que le parrain de la mafia Russe à Londres. Une jeune sage-femme, Anna (Naomi Watts), hérite d’un journal appartenant à Tatiana (Sarah-Jeanne Labrosse), une jeune adolescente morte en couches le jour de Noël. Elle y trouvera la preuve qu’un important réseau de prostitution à Londres est dirigé par Semyon, celui-ci étant encore plus impliqué qu’on ne le croit dans la destinée de Tatiana. Le vieux parrain va alors tout faire pour le récupérer. De ce pitch somme toute assez classique, Cronenberg va appliquer la noirceur virtuose qui suintent de tous ses métrages, principalement sur l’infortuné Viggo Mortensen, « terrain d’exploration intéressant » selon le réalisateur. Au propre comme au figuré, puisque le corps de Nikolai est, par ses blessures et ses tatouages, un sujet à lui tout seul. Les deux hommes se sont beaucoup documentés sur les tatouages de prisonniers et de gangsters russes, imagerie fascinante détournant les symboles populaires, politiques et religieux pour former un code complexe, à l’impact visuel très fort. L’objectif de Nikolai sera d’obtenir les étoiles tatouées aux épaules et aux genoux, caractérisant les « soldats » du clan. Très convaincant, ayant effectué de nombreuses recherches pour s’imprégner de son rôle, Mortensen campe un monolithe sombre et mystérieux, silencieux, tout en non-dits, plein de paradoxes aussi, d’une froideur et d’un calme méthodique qui semble en faire une menace perpétuelle pour tous les autres personnages, même Semyon, mais duquel surgissent parfois des élans d’humanité. Il semble également que ce chauffeur sache bien plus de choses que ce qu’il laisse paraître…comme le personnage de Tom Stall dans A History of Violence. Rapprocher les deux films est quasi inévitable, bien que Cronenberg se défende d’une filiation directe entre les deux oeuvres. Il lui a semblé que les deux scénarios étaient intéressants, n’avouant pas que le fantastique l’avait lassé, comme le craignait ses fans. L’avenir nous le dira. Le corps du sibérien Nikolai est donc un instrument de jeu presque plus important que les dialogues, celui-ci parlant au fond peu, sauf pour calmer les ardeurs de Kirill, le faire venir là où il veut tout en faisant croire à celui-ci qu’il possède toute autorité sur lui. On peut d’ailleurs dire que le corps de Nikolai parle pour lui, puisqu’il est littéralement couvert de messages. De par sa stature, ses gestes calculés (qu’il s’agisse de démarrer une moto ou de découper un cadavre), son visage impassible (on est bien loin de l’Aragorn du Seigneur des Anneaux), son éternelle cigarette suspendue aux lèvres, il est véritablement l’icône de ce film, attirant et répulsif à la fois… tel que pourra l’expérimenter Anna. Quelques scènes sanglantes, frontales dans leur représentation du corps mutilé, nous rappellent que nous sommes bien en présence d’un cinéaste qui a fait de la chair et du sang des compagnons si proches qu’il finit presque par ne plus se rendre compte de leur présence dans son œuvre. La déchéance physique entraînant la déchéance psychologique est une autre facette intéressante de l’obsession fétiche du réalisateur : à travers la souffrance silencieuse des prostituées de la maison close, au bord du suicide, ou des plaintes de Tatiana (à travers la voix-off lisant son journal), la jeune victime au corps violé, drogué et battu, qui meurt sous les yeux d’Anna. Elle-même n’est pas en reste, puisqu’on apprend qu’elle a elle aussi perdu un enfant, ce qui la poussera à s’attacher à la fille rescapée de Tatiana. La famille est un autre thème majeur de ce métrage : celle d’Anna tout d’abord, russe également, naviguant entre amour et haine, rapports que l’on retrouve dans l’autre « famille », celle de Semyon : les vori v’zakone, caste de parias criminels. Cette famille connaît aussi ses dilemmes : problème du fils biologique (Kirill) opposé au fils adoptif (Nikolai), rendu encore plus complexe de par l’homosexualité mal assumée de Kirill, qui veut le pouvoir mais n’a pas la force, l’intelligence ni la confiance en lui pour l’obtenir. Les relations avec les « cousins » aussi : Turcs, Tchétchènes, Azerbaïdjanais, la famille collabore avec eux par obligation, tous étant loin de leurs racines ; cela n’empêchant pas les trahisons. C’est ce multiculturalisme qui a « fasciné » Cronenberg à la lecture du scénario de Steve Knight : ces gens loin de chez eux, qui apportent leurs coutumes dans un pays étranger à la culture très différente. Londres est d’ailleurs le laboratoire idéal à l’étude de cette communauté déracinée. Les corps et les esprits sont les objets d’étude de Cronenberg, dont l’œuvre tout entière est finalement centrée autour de l’humain. Car ce serait une erreur de croire qu’il est simplement fasciné par la chair, son statut symbolique et métaphorique. Cela va bien plus loin, car c’est l’esprit que le réalisateur de Crash veut sonder en réalité, atteindre à travers l’exploration du corps. Dans ses films, ce sont les personnages, leur psychologie qui ont la place centrale, avant l’intrigue. On regrettera seulement ici que le personnage d’Anna soit au final peu exploité, plutôt inintéressant, servant uniquement à relancer l’histoire; il est vrai que les autres acteurs peinent à s’imposer face à Viggo Mortensen, impérial, qui joue aussi efficacement le registre de la sensibilité (avec une prostituée, avec Anna, avec Kirill). Soulignons d’ailleurs un parti-pris que je trouve quelque peu décevant : le film nous révèle que Nikolai est en fait un agent infiltré par le Bureau Russe de Scotland Yard… pourquoi justifier ainsi les actes peu orthodoxes de son personnage principal par cette pirouette scénaristique d’un intérêt mineur? La fin se trouve un peu plombée par ce qui est finalement un détail, au fond peu utile; ceci a pour effet de casser l’image de Nikolai, le rendant plus « lisse », bref un « gentil ». Pas de manichéisme tout de même malgré le fait que ce statut d’agent constitue une justification aux actes du héros, qui perd justement ce statut d’anti-héros réjouissant. Au final, Les Promesses de l’Ombre reste une belle réussite, un film dense, traversé de quelques perles noires (la bagarre du hammam, l’intronisation de Nikolai), et porté par un Viggo Mortensen qui constitue indubitablement LA raison d’aller voir ce film. Loin de toute caricature, voici le visage scarifié de la Russie, dans toute sa beauté sauvage, sa noblesse et sa froide violence.
Il était temps pour moi de réhabiliter cet ambitieux projet de Danny Boyle. Le voyant en DVD, je me suis dit : « Bougre, voilà une aubaine fichtrement opportune pour causer de ce métrage ! ». Donc voilà. Le pitch, vite fait : le soleil va bientôt mourir, ce qui ne nous arrange pas des masses, vous en conviendrez. Une équipe de divers spécialistes est envoyée pour lancer une énorme bombinette censée ranimer l’astre, tel un défibrillateur géant. Bon, l’écueil gracieusement évité par Danny Boyle de nous livrer un film de SF vu et re-vu a été judicieusement évité, malgré ce début de scénario pas franchement original. D’un côté qui a dit que le sujet d’un bon film se devait d’être original ? Chapeau pour la direction d’acteurs: on y croit, l’ambiance n’est pas joyeuse pour cette quasi mission suicide, on est pas dans Armageddon à se balancer des vannes en apesanteur… Ce sont des hommes d’exception qui s’embarquent, pas des mineurs cabotins : bien qu’ils fassent preuve d’un grand sang froid, il leur arrivera bien sûr de craquer ; à l’approche du Soleil, il semble que beaucoup peinent à conserver leur santé mentale. On pense (très? trop?) souvent à Abyss et à 2001, quelquefois à Event Horizon aussi (où un équipage est confronté à un vaisseau spatial « possédé »), ou à Alien, pour les prises de tête entre membres d’équipage. Le caractère dramatique touche juste, donnant à Sunshine du réalisme et une atmosphère perpétuellement tendue… surtout lorsque l’astre tout-puissant commence à faire des siennes. Le Soleil exerce fascination et répulsion chez l’équipage du vaisseau Icarus, imprévisible et mystérieux comme un dieu antique. Il est d’ailleurs superbement filmé, ce qui est peut-être la réussite majeure du film : l’impact visuel est vraiment énorme, la volonté de transmettre au spectateur la puissance, la beauté mais aussi la peur qu’il suscite marche à merveille : voyez la scène de réparation du bouclier solaire, l’un des grands moments de tension du film… celui-ci sombrant dans d’obscures abysses au fur et à mesure que ses héros s’approcheront de la lumière. La volonté du scénariste (Alex Garland) et de Boyle d’attirer l’attention sur la psychologie des ses personnages, mise à rude épreuve, et d’y adjoindre une réflexion spirituelle, s’imprime efficacement, subrepticement dans nos esprits, dans la lignée d’un film comme Solaris. Le problème, pour moi, à part quelques détails, c’est le dénouement. Une idée totalement saugrenue de twist qui fait presque : « Merde, il nous faut un gros rebondissement là, on est à un quart d’heure de la fin ! ». Je trouve l’idée assez nulle, inutile, ridicule même sur un point précis, c'est-à-dire son « aspect » (vous comprendrez en regardant le film), et en plus piquée dans Tintin ! Tout ça pour « lé souspensse » peut être, je trouve ça dommage, je ronchonnais pas mal à la sortie, du coup j’avais pas envie d’écrire dessus… mais avec le recul, c’est quand même un pari réussi, bien que Sunshine n’ait pas été une franche réussite commerciale, de par son caractère déroutant… à la limite, c’est une bonne raison de s'intéresser à ce beau film dramatique, un peu estropié... mais soutenu par la musique d'Underworld.
Vorace est un objet fascinant, qui attaque là où l'on ne s'y attend pas. S'appropriant les codes du western, jouant avec succès sur le drame comme sur l'humour, et doté d'une bande-son efficace mélangeant fort justement musiques folkloriques et électroniques (l'un des deux compositeurs n'est autre que Damon Albarn, le papa de Gorillaz), ce « petit » film d'Antonia Bird est une pure réussite du début jusqu'à la fin, remplissant tous ses objectifs, jamais prétentieux, suscitant au final l'admiration tant le concept semblait casse-gueule. Damned, comment ont-ils fait pour que tout ça se tienne aussi bien? Et bien grâce à un scénariste doué, loin des conventions (Ted Griffin), qui saura vous prendre au piège, à une utilisation de l'horreur et du gore davantage comme un moyen que comme une fin, jouant allègrement avec ses codes, tant et si bien que l'étiquette « horreur » du film semble peu appropriée. Grâce à des acteurs formidables aussi: Guy Pearce, Jeffrey Jones, Neal Mc Donough et surtout, surtout, le grand Robert Carlyle! Un humour noir génial et quelques touches de fantastique s'ajoutent à cette savoureuse recette à la sauce survival pour le moins saignante. Nous sommes à la fin du 19ème siècle, pendant la guerre opposant les Etats-Unis et le Mexique. Les aléas d'une bataille conduisent le lieutenant Boyd, soldat pour le moins lâche, à être promu capitaine. Il est muté dans une « planque », un petit fort perdu au fin fond de la Californie, tenu par huit hommes condamnés à l'oisiveté. Le jour où un dénommé Colqhoun arrive au camp par une rude nuit d'hiver, à moitié mourant, la routine est bouleversée: il raconte être membre d'une expédition de pionniers, qui, acculés par la faim, finirent par se livrer au cannibalisme; l'un d'entre eux, le colonel Hayes, semblait mettre plus de coeur à l'ouvrage que les autres... Colqhoun s'enfuit, laissant le sauvage colonel reclu dans une caverne avec la dernière survivante. Les soldats se mettent en route pour une mission de sauvetage, mais ne sont pas au bout de leurs surprises, à commencer par Boyd... sans parler de vous, spectateur innocent. Cette ode au cannibalisme (enfin, ça dépend de quel côté de la fourchette on se trouve) s'amuse à mêler le mysticisme de vieilles légendes indiennes à une métaphore de la politique expansionniste américaine; en témoigne le discours du colonel Hayes sur la conquête de l'Ouest et cette faim étrange qui est le sujet central du film: « ce pays s'étend, consomme tout ce qu'il peut... nous faisons simplement comme lui.». Intéressant de faire la comparaison avec des événements plus récents, même si le film ne date que de 1999: on assiste ici à la naissance d'un pays qui s'est construit en dévorant d'autres ethnies, des tribus indiennes aux Mexicains contre lesquels Boyd « combat » au début du métrage. Faites le tour d'un livre d'histoire, et les exemples ne manqueront pas. Cette réplique est donc significative, même si l'intérêt principal du film n'est pas là. Il s'agit donc surtout de son caractère plutôt inédit, audacieux, de sa mise en scène moderne, des scènes de tension véritablement efficaces succédant à l'humour, très présent (la sournoiserie et la perversité assumée du « grand méchant loup », réjouissantes... et son petit rire de rat... superbe!), et ce scénario plein de ressources, qui jamais ne s'essouffle. C'est en prenant ainsi le pari risqué de jouer sur plusieurs tableaux qu'Antonia Bird réussit à rendre Vorace aussi singulier, attachant, émotionnellement puissant aussi. Ne le prenez pas pour une petite curiosité marrante, car bien souvent, votre gorge serrée vous rappellera votre erreur.
Remake. Un mot grinçant aux oreilles de tout fan d’horreur, car il a souvent droit à des resucées pâlottes, mais surtout opportunistes, réalisées avec les pieds par des yes-men et des producteurs avides, irrespectueux et à vrai dire totalement dénués de passion ou d’intérêt pour leur matériau de travail. En gros, refilons leur dose de ketchup et de bonhommes-pas-beaux à ces ados attardés, et passons à la caisse ! Ce qui d’ailleurs n’est pas une démarche forcément futée, car à force d’être pris pour un con, le spectateur devient méfiant… Dans cette vague rouge sang, qui tire son épingle du jeu ? Les passionnés, et sûrement pas les tâcherons vaguement condescendants, c’est sûr. C’est ainsi que des gens tels qu’Alexandre Aja, Marcus Niespel et… Rob Zombie donc, parviennent à revisiter un grand classique avec talent, tout en y apportant du neuf. Zombie apparaît en effet comme le messie d’un certain cinéma, crade, violent et sombre, sans artifices déplacés, montages ultra cut à la MTV et musique métal djeuns sur fond de tortures-fête-foraine chiantes. Dans l’univers de l’ex-pape du metal, on se bat, on pleure, on mord la poussière, on ressent tout, grâce à une sobriété nous installant de plain-pied dans le réel, tout en y associant un souci du détail et un « œil » affûté, aussi bien dans le cadrage que dans les décors ou les costumes… le tout emballé dans un esprit bien secoué, parsemé d’humour noir, ou plutôt de cruauté et d’ironie grinçante… Rob Zombie a su ainsi construire un univers séduisant et original : celui de La Maison des Mille Morts et de The Devil’s Rejects. Mais comment se débrouille-t-il lorsqu’on le somme de réveiller une franchise mythique mais peu reluisante du cinéma d’horreur, création d’un maître ? Respect et passion, qu’on vous dit… Reprenons depuis le début (ce qui est un peu le sujet du film) : une nuit de 31 octobre, à Haddonfield, Illinois, Michael Myers, un jeune garçon de 10 ans (Daeg Ferch, parfait en pré-ado torturé), assassine sauvagement son beau-père, sa sœur et son petit ami, épargnant sa mère (Sheri Moon Zombie) et sa petite soeur. Placé en hôpital psychiatrique, il est sous la responsabilité du docteur Samuel Loomis (la légende Malcolm McDowell qui remplace Donald Pleasance), perdu devant la personnalité fermée à double tour de ce petit garçon obsédé par les masques qui le cache aux yeux du monde extérieur. 17 ans plus tard, Michael Myers s’échappe lors d’un transfert. Loomis part à sa poursuite, persuadé qu’il est à la recherche de sa jeune sœur, renommée Laurie Strode (Scout Taylor-Compton) et placée à son insu dans une famille d’accueil. La première partie du film nous expose l’enfance difficile du jeune Michael, aspect le plus souvent occulté dans les autres films, et même dans l’original. Tourmenté par son beau-père, ses camarades d’école et troublé par les premiers émois sexuels de sa grande sœur, Michael est très solitaire et se cache constamment derrière des masques, qui « cachent sa laideur ». Malgré tous les efforts de sa mère, il sombre progressivement dans la violence. Mais attention, le propos ici n’est pas de nous convaincre combien les psychopates sont victimes de leur milieu familial etc… il s’agit plutôt de suivre un être humain (quoique on se demande, parfois) dans sa descente aux enfers, regarder au fond des yeux un esprit d’une insondable noirceur , le mal à l’état pur… qu’est ce qui motive Myers dans ses actes ? Il semble complètement vide, seule sa sœur rescapée semble le motiver, mais d’une façon assez obscure… pourquoi veut-il sa mort alors qu’il l’a épargnée enfant ? Peut être car elle commence à perdre son innocence au contact de l’adolescence. Mais plus que le scénario, secondaire, c’est Michael Myers en tant qu’icône qui est fascinant. C’est un monolithe, noir, insondable et indestructible, à l’image de celui de 2001, l’Odyssée de l’Espace. Inarrêtable, muet, puissant et déterminé ; il se différencie grandement d’autres tarés notoires du cinéma : Freddy Krueger est un mégalo bavard et pervers, LeatherFace et Jason Voorhees sont de gros abrutis. Myers est davantage un concept qu’un personnage folklorique aux colifichets cliquetants : s’il partage avec ses congénères le port du masque, le sien est, à son image, totalement inexpressif (il est d’ailleurs ici très réussi, surtout lorsqu’il est porté pour la premières fois par le jeune Michael : l’effet est saisissant). Michael Myers, ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle The Boogeyman, le Croque-Mitaine : silencieux et mortel, dépourvu de véritable sadisme, en fait complètement mystérieux. Ah c’est sûr, c’est pas Hannibal Lecter, le tueur avec qui on aime discuter philo et criminologie. Le tueur en série intelligent, que c’est fadasse ! Le meurtre n’est pas un art ici, seulement l’acte le plus simple et animal chez l’homme, dont Myers ne tire aucun plaisir… il semble dépourvu de toute raison, même le sort de ceux qui se préoccupent de lui le laisse indifférent : Danny Trejo et Malcolm Mc Dowell en font la douloureuse expérience. L’assassinat est sobre : couteau, étranglement, coups, bref la violence primale à l’état pur. Zombie filme tout ça de manière très juste, avec sobriété, sans transformer le meurtre en spectacle de foire bourré d’effets pour filer des sensation fortes à des teenagers hystériques. On observe la mort presque cliniquement, avec une impression d’observer un prédateur dans un documentaire animalier. Il n’exclue certes pas quelques effets, mais qui sont efficaces tout en restant simples, pas grossiers : le plan où Myers s’éloigne de sa mythique démarche calme et pesante, caméra posée en biais à côté d’un cadavre, en est un bon exemple. Le plan où il rattrape sa victime sur le pas de la porte pour la ramener brutalement à l’intérieur n’est pas sans rappeler le célèbre plan fixe au début du Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper. Citons aussi les plans d’Haddonfield la nuit, déserte, semblant presque morte, et la scène de promenade de Laurie et ses copines, fidèlement retranscrits de l’original. Rob Zombie sait créer une atmosphère véritablement sombre, quoique le mot est faible, plutôt d’une noirceur insondable, pour filmer le mal à l’état pur pour toute une génération de fans d’horreur. Il a redonné sa place à une grande figure de l’horreur, en y apportant sa touche tout en respectant le matériau de base (scénario, décors: notamment la maison des Myers, dont la décrépitude a quelque chose de surnaturel). De plus, il a rameuté tout un pan du cinéma de genre en plus de son équipe de fidèles mercenaires. Voyez plutôt : Malcolm Mc Dowell, Udo Kier, Brad Dourif en plus de ses fidèles Danny Trejo, William Forsythe, Sid Haig, Bill Moseley, Sheri Moon Zombie (qui montre qu’elle sait jouer dans différents registres, ici bien loin de la sadique Baby Firefly) et Ken Foree, toujours aussi charismatique. Un casting qui a de la gueule ! De vraies personnalités au service d’un univers qui en avait bien besoin… on peut regretter cependant que le réalisateur ne se soit pas davantage éloigné de l’original, d’où quelques longueurs et un scénario du coup très prévisible ; heureusement que la première partie du film nous dévoile de nouveaux angles de la légende de Michael Myers. L’inventivité de Rob Zombie aurait sûrement fait des miracles s’il avait carrément tout remanié… mais accordons lui qu’il a sûrement eu les mains liées par la production soucieuse d’obtenir son remake, et pas un remaniement complet comme il l’aurait souhaité ! Dommage, quand même…
J'aime le cinéma d'horreur. J'aime son intensité, son honnêteté aussi. Il met en exergue ce qu'il y a de plus pur chez l'être humain: la peur et la violence. Dans les meilleurs cas, il les sublime. Ceux-ci peuvent devenir symboliques, révélateurs d'une époque, comme dans les années 70; plus récemment, cette tendance de représentation de la violence du monde réel vers le cinéma (et l'art en général) revient en force. Naissent alors des oeuvres subversives, suggestives, intéressantes voire admirables. Dans des cas plus rares, certains artisans du 7ème art parviennent à nous toucher simplement en nous racontant une histoire, un conte, une vie. Souvent, ce genre de métrages est mal torché, la simplicité étant un prétexte à la médiocrité, à destination d'un public pour lequel on a au fond que peu de respect (Wes Craven, si tu me lis...). Une telle oeuvre, lorsqu'elle est réussie, constitue un choc au milieu de nos existences paisibles. Je pense qu'un film est inutile dans le sens où il ne vous bouscule pas, d'une façon ou d'une autre. Le cinéma permet ce genre d'expérience, et ses côtés les plus extrêmistes sont salutaires pour notre esprit... et puis bon, j'aime ce genre d'esthétisme, et je trouve ça fun aussi des fois, je vous rassure, parce que là vous étiez en train de vous dire "mais qu'est-ce que c'est que ce dangereux fanatique?" Première composante essentielle d'une histoire crédible et efficace: la sincérité. Et de sincérité, Julien Maury et Alexandre Bustillo n'en manquent pas. Fans d'Alexandre Aja, tous deux anciens étudiants en cinéma (et rédacteur à Mad Movies pour le second), remplis de respect pour ses formes les plus marginales (le mémoire de fin d'études de Bustillo avait comme sujet... la nécrophilie) les deux compères travaillent tels des frères siamois (hum) sur leur premier projet de long-métrage, le co-réalisant et travaillant ensemble le scénario. Un appui inespéré se profile lors du casting: Béatrice Dalle a aimé, elle veut en être. A ses côtés, la débutante Alysson Paradis. Le contrepoids parfait, pour un talent quasi-égal. Sarah (Alysson Paradis) est sur le point d'accoucher, quatre mois après un traumatisant accident de la route où elle a perdu son mari Matthieu. Constamment déprimée, sourde au monde extérieur et aux soutiens de sa mère et de son patron, elle ne trouve que dans la photo, son métier, une échappatoire au carcan étouffant de sa morne vie. La veille de l'accouchement, lors de la veillée de la Saint Sylvestre, elle s'enferme seule dans son pavillon de banlieue... une mystérieuse femme en noir (Béatrice Dalle) va bientôt refermer sa main cruelle sur notre petit décor de théâtre, accaparant alors tout l'espace, au propre comme au figuré. Son objectif: l'enfant de Sarah. L'actrice, qui a déjà expérimenté le genre horrifique dans une oeuvre également très viscérale (Trouble Everyday) se coule dans le rôle du plus grand boogeyman (ou boogeywoman) du cinéma français avec une aisance incroyable: l’actrice transfère aisément son magnétisme naturel à son personnage. Le combat entre les deux femmes semble inégal, tant la détermination de la femme en noir est forte. A l'image d'un Michael Myers (le tueur d'Halloween), elle est monolithique, semble inarrêtable. On la sait investie d'une volonté sans limites, avant même qu'elle n’use d'une quelconque violence. Dès qu'on l'aperçoit par la fenêtre, sous les flashes de l'appareil de Sarah, sa présence et sa force engloutissent tout. On se sent comme la jeune fille portant son bébé, comme une biche paralysée par la puissante attraction des phares d'une voiture. Dès lors, la maison de Sarah, à la blancheur et au dépouillement dont l'aspect aseptisé fait très justement penser à une salle d'opération, devient le terrain de la femme en noir. Ce qui ne signifie pas qu’Alysson Paradis n’est qu’un faire-valoir : elle est la preuve que le cinéma d’horreur peut révéler de talentueuses jeunes actrices. Les flots de brutalité qui se déversent alors rappellent ces rêves où l’on finit par se résigner de la transformation de la réalité en grotesque mascarade : cette aberration finit par faire partie du décor. Grâce à une mise en scène efficace et moderne, mais sans effets superflus, à des éclairages judicieux et à une bande-son syncopée nous faisant vivre le film de manière véritablement physique (notamment lors de scènes où nous vivons les événements via les sensations de l’enfant de Sarah), A l'Intérieur nous maintient dans un état de tension permanente. Le format d’1h20 est d'ailleurs idéal pour maintenir un rythme haletant, après une courte introduction emplie de malaise aux côtés de la future maman. Tout est question d’enfermement et de libération ici : le rassurant pavillon de banlieue où l’on se cloître pour finir par tout faire pour en sortir est à l’image du ventre féminin. Les interventions extérieures ressemblent à des réveils en sursaut, tant la lutte est prenante. Mais on replonge rapidement en plein cauchemar. Un cauchemar habilement mis en forme : vous auriez tort de sous-estimer les talents scénaristiques de Bustillo l’inconnu, car le film ne manque pas de rebondissements, et constitue au final bien plus qu’un film d’épouvante : un vrai thriller, tragique et noir. Il y aurait beaucoup à dire sur A l’Intérieur. Chaque plan mériterait un texte comme celui-ci. Mais mieux qu’un long discours, un conseil : allez voir ce film en toute innocence, n’utilisez pas votre cerveau, n’analysez pas. Laissez parler vos tripes, votre cœur, ce sont les meilleurs instruments de critique. Ils vous diront si ce que vous voyez est efficace, vous ressentirez la peur, vous ressentirez l’angoisse, vous ressentirez la solitude de Sarah face à ce qui semble être un véritable monstre sorti de nulle part, à l’image des créatures imaginées par Lovecraft. D’ailleurs n’a-t-il pas pris conscience le premier que la plus grande peur chez l’être humain est la peur de l’inconnu? A la sortie de la salle, je me suis dit, après « j’ai failli perdre les pédales », que le cinéma français, sclérosé, prétentieux, incapable de se renouveler et se complaisant dans des films au casting bêtement populaire, ne nous proposant plus que des échanges soit disant savoureux avec de « grands acteurs » (ou des "espoirs" recyclables ou à jeter) de plus en plus pitoyables, aurait beaucoup à apprendre de petits jeunes comme Aja, Maury ou Bustillo. Cependant, le fait qu’un tel film ait pu être distribué en France est encourageant. A l’Intérieur est, après Haute Tension, la seconde pierre d’un édifice dont on espère un jour voir l’achèvement : un véritable cinéma d’horreur français.
Tarantino nous balance donc en pleine tronche le premier segment de son projet commun avec Rodriguez, nommé Grindhouse. Bide aux USA (30 millions de $ le premier week-end), Grindhouse se présentait à l'image de la populaire formule des drive-in des 60's: deux films d'une heure, entrecoupés de bandes annonces réalisées par Rob Zombie, Eli Roth et Edgar Wright...ça fait rêver! Seulement pour le rendre plus accessible au reste du monde, les films seront diffusés séparement, avec 1h de rab...et sans bandes-annonces!! Ca rappelle un peu Kill Bill, qui à la base devait durer 4h. C'est donc déjà un peu refroidi qu'on va voir Death Proof, "Boulevard de la mort" en VF, hommage aux films d'exploitation qui ont bercé l'enfance de Tarantino. Ici ce sera un "revenge-movie" plein de bagnoles, de jolies filles, cool et funky, bref yeah baby! Le scénario est squelletique: des jolies filles discutent, et tombent sur Stuntman Mike (Kurt Russel, LA vraie raison d'aller voir ce film) et sa bagnole de cascadeur (forcèment), qui traque les jolies pépées pour finir par leur exploser le châssis (désolé). Dans la deuxième partie, attention: des jolies filles discutent, puis rencontrent...Stuntman Mike. Pour recréer l'ambiance de ces films à la prétention purement fun, le réalisateur multiplie les clins d'oeil: pellicule pouilleuse, faux raccords, intrusion intempestive du N et B... s'ils sont sympathiques, je trouve pas ces effets indispensables, et un peu trop appuyés: on a l'impression d'avoir Tarantino à côté de soi qui vous met un grand coup de coude en faisant "Hey!!!". Second souci: le film a été rallongé d'une heure. une heure de quoi? De dialogues of course! Beaucoup de dialogues... trop parfois, cela se sent, et si les répliques fameuses du réalisateur de Pulp fiction sont souvent savoureuses (et truffées de références), elles sont parfois lassantes... peut être qu'on s'y est habitués finalement. Je vous rassure, tout le reste quasiment est génial, si tant est qu'on apprécie le genre bien sûr et qu'on ne soit pas venu pour méditer sur la dichotomie du bien et du mal. Le look, les voitures, les décors, la musique... on s'y croirait (à part les échanges de SMS, bouh!). Vous aurez compris, c'est super COOL, yeeeeha baby! C'est un film complétement visuel, ça percute. Et visuellement, c'est très réussi: les scènes de voitures sont simplement parfaites, shootées à l'adrénaline, les crashs et les poursuites sont d'une intensité à pleurer de joie... les vrombissements des V8 et le style agressif des Dodge Charger ou Challenger, c'est autre chose que les Majorette en plastique de Fast and Furious! Ajoutez à cela une BO qui s'écoute sans fin... et des actrices qui finissent de nous achever: mini-shorts et uniformes de pom pom girls au menu! Deathproof est une vraie curiosité au milieu du défilement soporifique des sorties, un vrai projet assumé, une bouffée d'air frais! On peut malheureusement douter d'un Grindhouse 2, à moins que les sorties mondiales ne rattrapent le plantage aux USA... aberrant, quand on sait que Death Proof est un pur hommage, dans son fond comme dans sa forme, à la culture populaire américaine! Point positif de cet "échec" (on attend "Planet terror", le film d'horreur de Rodriguez): cela fera peut être un peu retomber le buzz hype autour du réalisateur, devenu chouchou des bobos (et du jury de Cannes) qui voulaient s'encanailler. Avec Grindhouse et son Death Proof, QT redevient Tarantino.