Le blog Netlabels revue s’est assigné pour mission de partir à la poursuite des diamants (verts) de la jungle que constitue cette masse de labels virtuels, que tout un chacun peut créer pour héberger les compos de xylophone de sa cousine où les performances de son groupe enregistrées dans la cave de Mémé. Tout sarcasme mis à part, c’est aussi un moyen de promouvoir sa musique, et pourquoi pas de se faire repérer par un label, un vrai. Le tout en offrant gracieusement sa musique au peuple. C’est donc en voguant sur ce blog que je tombe sur Nexus 6, duo madrilène composé des célèbres David Hurtado et Francisco Vilches. Dès l’écoute du titre « Beyond » introduisant ce mini-album, on devine le goûts des deux espagnols pour la fusion électro-metal, d’une force incomparable quand il s’agit de produire un son puissant, évocateur et futuriste. Sorte de bande originale pour film de SF entre Invasion Los Angeles et Mad Max, Chain Reaction mélange grosse guitares, piano mélancolique et touches électroniques, y apposant des samples renforçant l’atmosphère cinématographique ambiante. On devine aisément quelle piste correspondrait à quelle scène dans ce film imaginaire. La dernière piste, rappée en espagnol, serait un générique de fin idéal! Nexus 6 (qui est d’ailleurs une référence à Blade Runner) est donc très réussi, original, symphonique, un peu échevelé et grandiloquent parfois, bref de la pure B.O pour science-fiction d’auteur apocalyptique…
Il y a des albums, comme ça, qui vous tombent sur le coin de la gueule sans qu'on s'y attende. Certains d'entre eux, vous les avez déjà écoutés, sans vous y attarder, et, un jour, vous le redécouvrez. Et là, un peu comme une personne réelle, vous vous rendez compte que votre première impression n'était pas la bonne. Vous apprenez donc à mieux le connaître. Plus le temps passe, plus vous l'appréciez... Abandoned Language ainsi. Il est vrai que Dälek n'a pas l'habitude de nous livrer des oeuvres super accessibles ou accrocheuses. Le tout est de se laisser envoûter. J'aurais dû m'en douter, avant de passer à côté d'un des meilleurs albums hip hop de l'année 2007. Cette chronique arrive donc très en retard, mais comme mon souci de coller à l'actualité s'effondre progressivement au cours des semaines, à l'image de mon poids et de mon compte en banque, faisons fi de tout cela, vivons libérés de la contrainte, insouciants et libertins. C'est parti. Plonger à de grandes profondeurs, dans le noir total, explorant des galeries sans âge, frôlés par des bêtes préhistoriques aveugles et disproportionnées, permet de se faire une bonne idée de ce que l'on peut ressentir à l'écoute d' Abandoned Language. Fidèle à lui-même, le MC déambule nonchalamment dans des univers oppressants, aux instrumentaux torturés mêlant beats étranges et sonorités acoustiques difformes. Pas de flow mitraillette ou de démonstration ici, Dälek prend son temps pour nous faire découvrir son monde. La visite elle-même se prolonge, s'étire plutôt, comme la sensation de fuite du temps que l'on peut éprouver au cours d'un rêve dérangeant; les morceaux font en moyenne plus de 5 minutes, avec une intro qui ne fait pas moins de 12 minutes... on sort clairement des formats classiques du rap, tout comme d'autres adeptes d'un hip hop mutant et sombre, tels que El-P ou Necro. Dälek n'est pas un homme pressé. C'est un homme précis. En tant que grand horloger de sa musique, il plante méticuleusement, aux côtés de son producteur The Oktopus, un décor de théâtre puant la folie, un maelström grotesque mêlant cyberpunk gothique et ghetto démoniaque. Les instrumentaux sont la charpente de ce spectacle païen: samples de voix lointaines et métalliques, beats sourds, rythmiques syncopées, saxophones lancinants, violons hurlants et grinçants, évoquant un délire hallucinatoire entre Las Vegas Parano, Shining et Lost Highway. Une des plus belles pistes, un instrumental de 5 minutes, exploite d'ailleurs à fond cette acoustique cauchemardesque qui ferait se retourner Stradivarius dans sa tombe. Son nom: Lynch... Dälek le machiniste nous parle d'univers souterrains, oubliés, lestés du poids des millénaires. La musique y est comme la poussière qui danse dans l'air à travers un rayon de lumière acérée, que le MC y aurait fait pénétrer en martelant son flow lourd et puissant. Se tortillant derrière son épaule pour essayer en vain d'y voir clair comme lui, nous ne pouvons que l'écouter nous raconter ses visions, les histoires d'un monde perdu qui était peut-être autrefois aussi vivant et coloré que le nôtre. En tendant l'oreille pour entendre les échos surnaturels qui nous parviennent, tels des flashbacks sonores, c'est la bande son d'un avenir condamné qui nous frappe en plein coeur.
Les éditions Cornélius proposent un catalogue fascinant. Toujours loin des sentiers battus, les oeuvres publiées se distinguent fièrement à travers des styles graphiques particuliers, piquant notre imagination, invitant constamment à la rêverie enfantine qui nous attirait à l’origine dans la bande dessinée. Cornigule de Takashi Kurihara ne faillit pas à la règle : bizarreries d’adultes rêveurs et références pour grands enfants vous attendent dans ce vrai monde à l’envers. On suit distraitement les aventures d’un petit ninja (« savant », à ce qu’il paraît) qui attrape un jour la Cornigule, pathologie bien connue qui se caractérise par la poussée d’une corne sur le sommet de la tête… et par le fait de transporter le malade dans un univers parallèle où tout ressemble au monde réel, seulement ici, l’absurde et le rêve sont rois… combats de robots géants, affichettes incompréhensibles partout dans la rue, scènes abstraites et poétiques, autochtones à l’allure complètement déjantée… on se régale à visiter cet autre côté du miroir, oubliant un peu les mésaventures de notre ninja, qui va croiser de nombreux ennemis… pas bien méchants, il est vrai. Le graphisme naïf et épuré constitue une très reposante invitation au voyage. Tout est à sa place et on parcoure des yeux chaque case, scrutant les détails. Rien de superflu dans ces traits minimalistes, et pourtant jamais on éprouve de sentiment de pauvreté. Kurihara associe simplicité et foisonnement de sens. C’est juste du talent ! Jamais niais, ce mangaka accro aux publication enfantines « Chôshinta » s’inspire de Shigeru Mizuki (NonNonBâ) ou d’Ozamu Tezuka (AstroBoy), sait faire preuve d’un humour léger mais efficace, d’un langage à plusieurs niveaux de lecture… et vous propose une incursion plutôt inédite en France dans le manga. Car c’est bien loin des monolithiques rangées de petits formats basse qualité que j’ai trouvé ce petit bijou : dans un bac à rebuts, pour la modique somme de 4 €. Superbe opportunité pour moi de découvrir quelque chose de différent, constat désolant d’une créativité qui peine face aux déferlantes de séries basse qualité au packaging et au graphisme au rabais. Nota bene : la lecture de cet ouvrage s’accorde parfaitement à l’écoute de l'album chroniqué précédemment! ^^
Rarement album aura aussi bien porté son nom. Car I am Robot and Proud, plus connu dans le monde réel sous le nom de Shaw-Han Liem, produit ici une sorte d’électropop aux penchants nerd domestiqués, qui semble tout droit sortie du répertoire d’une chorale de gentils robots mélomanes, chuintant à nos oreilles de douces mélodies, sorte de bande originale pour une hypothétique version «MDMA» du jeu The Sims. L’utilisation d’instruments acoustiques tempère la relative froideur de ce genre de musique électronique, très dépouillée, atteignant ainsi la température idéale pour nos oreilles meurtries par une réalité musicale souvent bruyante et extrême. L’album file comme sur du velours, un peu vite même (il ne fait que 36 minutes), mais sa courte durée s’accorde plutôt bien avec la légèreté ambiante de cette friandise cyber-moelleuse. Cette électro d’intérieur donne envie de se vautrer dans un énorme coussin, flottant en apesanteur au milieu d’un ancien silo à missiles cerné d’immenses baies vitrées ; le tout donnant sur un mystérieux paysage bucolique extra-terrestre ; le spot de pub idéal pour Air France en 2195.
La vie selon les Coen : absurde, violente, mais pas dénuée d’une certaine ironie, celle que l’on nomme l’ironie du sort. Le destin quoi. Pas le Destin, la fatalité divine, mais celle de tranches de vie tout ce qu’il y a de plus humaines. Des tranches bien saignantes de vies pleines de folie et de violence. Car tel est le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. C’est sûr, il n’est pas fait pour les vieux hommes. Plus maintenant. « No country for old men », concerne directement le shérif Ed Tom Bell (Tommy Lee Jones), personnage plutôt secondaire dans notre intrigue: c’est un homme de loi en retrait, au propre comme au figuré. Dépassé par les événements, « trop vieux pour ces conneries », comme on dit. Conneries débutant du fait d’un dénommé Lewelyn (Josh Brolin), cow-boy naïf, qui découvre en plein désert un deal de drogue qui a mal tourné. Il y prend tout naturellement la mallette d’argent abandonnée. Il l’a trouvée, elle est à lui, tout simplement. S’il avait su quel ange de la mort on allait lancer à ses trousses, il y aurait peut être réfléchi à deux fois. Tout au long de son périple, depuis ses étendues sauvages natales jusqu’à diverses villes poussiéreuses des deux côtés de la frontière, le tueur Anton Chigurh (Javier Bardem, royal) va le traquer sans répit. Une fois n’est pas coutume, c’est le méchant qui a ici le rôle le plus réussi, le plus séduisant. Les frères Cohen sont très doués avec ce genre de personnage : on se souvient des méchants de O’Brother, Fargo ou The Big Lebowski. Chigurh est sûrement le plus dangereux et effrayant de tous. Sorte de figure de la mort implacable, impassible, indestructible, il est le Cavalier de l’Apocalypse de l’intrigue, soucieux de « ne pas contredire le destin », exécutant tous ceux qui se trouvent sur son chemin. Comme si c’était l’unique chose à accomplir, une sorte de mission divine. Armé de son étrange pistolet d’abattoir, il sème derrière lui moult cadavres au cours des deux heures du métrage, laissant le shérif Bell ramasser les morceaux d’un air résigné. Tommy Lee Jones campe ici une sorte de pendant négatif de son personnage volontaire et passionné de son « Trois Enterrements », comme le film tout entier d’ailleurs. Là où « Trois Enterrements » parlait de justice et de rédemption, « No Country for Old Men » ne parle que de chaos et de résignation. Face au monde, face au destin et à la mort ; face à Anton Chigurh, en somme. Au milieu, le brave Lewelyn cavale tant bien que mal pour échapper à son destin, pour pouvoir payer la belle vie à sa ptite femme Carla Jean (Kelly Mc Donald). Chronique d’une époque, métaphore d’un monde devenu fou, d’une violence omniprésente, exagérée, non-sensique, mais devant laquelle chaque participant de cette chasse à l’homme, jeune comme vieux, se plie comme s’agissant d’une règle naturelle… seule la petite Carla Jean s’y opposera dans un beau passage final. En résumé, beaucoup de maîtrise, de sobriété, une galerie de personnages tous très convaincants, quelques savoureuses fulgurances décalées, de l’humour noir : voilà les ingrédients du film le plus sombre et le plus violent de la filmographie des deux frangins. Un certain classicisme didactique, certes efficace, et quelques longueurs, bien qu’elles soient elles aussi inhérentes et en accord avec l’atmosphère et la nature de notre histoire, empêchent « No Country for Old Men » d’être un chef d’œuvre, mais il reste le candidat le plus légitime à priori pour les Oscars, pour lesquels il a reçu huit nominations.
A l’ère de la déferlante fluo, des gloubi-boulga électro, du hip hop putassier en tête de gondole et du renouveau rock marketisé jusqu’au caleçon, c’est du côté de la paisible cité de Meaux que surgit une coquille de noix dans cet océan hexagonal houleux, parfois fascinant, plus souvent gerbant. Trois enfants meldois bercés par la black music, génération hip hop mutante plutôt old-school au milieu des autres dégénérescences citées plus haut, forment les Jazz Liberatorz, radeau de sauvetage de passionés, et sortent quelques maxis avant de se lancer dans la réalisation de cet album. Fièrement campé dans l’âge d’or du hip hop 90’s, plongé dans les racines du jazz, « Clin d’œil » est juste une belle proposition musicale, sans prétention, une bouffée épaisse et chaleureuse de boom-bap lancinant, dont les volutes cuivrées nous soulèvent à quelques centimètres au-dessus de notre siège. A son sommet une braise hip hop se charge d’alimenter le foyer, à grands coups de flammes qui fusent tranquillement, se déposant avec calme sur la surface d’un disque tout en rondeurs, confortable, jamais dans l’excès ou la démonstration, toujours sous le signe du plaisir, de la satisfaction indolente de se laisser entraîner dans ce circuit de boucles où s’ajustent tranquillement hip hop, jazz, funk et soul.